
Dix ans après le début de l’insurrection, les deux principales entités djihadistes au Mali – le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim/GSIM), affilié à Al-Qaida, et l’« État islamique, Province du Sahel » (IS-Sahel/ISSP) – n’ont pas dévié de leurs objectifs fondamentaux : imposer des normes inspirées de la Charia, capter les ressources locales et marginaliser l’État laïc.
Le départ de la France et celui de la MINUSMA a laissé un vide que le Jnim, désormais acteur dominant, a exploité pour étendre son influence, notamment vers Kayes et Nioro-du-Sahel.
Des revendications qui évoluent sous contrainte
Si les revendications initiales portaient sur le départ des forces étrangères, l’agenda djihadiste s’est complexifié, axé désormais sur la domination locale durable et des concessions concrètes de la part de l’État :
- Levée du blocus du carburant : Demande de concessions sur les restrictions et la liberté de circulation sur certains axes.
- Contrôle des campagnes : Mise en place de la fiscalité islamique (Zakat), de la justice religieuse, et cooptation des autorités coutumières pour institutionnaliser un ordre islamique local.
- Négociation : Pousser l’État à ouvrir un canal officiel de pourparlers pour obtenir des accommodements sur la taxation, la liberté de circulation, et les échanges de prisonniers.
Fait nouveau et marquant, le porte-parole en vue du Jnim réclamerait désormais rien de moins qu’une « conversion » du Président de la Transition, Assimi Goïta.
Stratégie d’ancrage et moyens sophistiqués
Le Jnim s’intéresse moins à la prise de Bamako qu’à la réglementation de la vie quotidienne dans les zones abandonnées par l’État (justice sommaire, règlement des litiges, écoles religieuses). Les accords signés avec les villages exigent notamment la Zakat et des normes vestimentaires strictes en échange de protection.
Cette stratégie d’« ancrage » est facilitée par :
- Le recrutement ciblé (profils endoctrinés, mais aussi rémunérés par le butin ou payés ponctuellement).
- L’exploitation des tensions intercommunautaires.
- Le nombre de combattants, estimé par le Dr. Aly Tounkara (CE3S) entre 2 000 et 3 000 pour l’ensemble des mouvements.
L’usage croissant d’armes et outils sophistiqués, notamment des drones, remplaçant les engins explosifs improvisés, montre une professionnalisation. Les djihadistes cherchent à se poser en « protecteurs des populations » face aux « abus des FAMa et alliés ».
Le blocus du carburant (juillet-septembre 2025), avec les checkpoints du Jnim, a été un levier de pression pour forcer les pourparlers locaux, soulevant des zones d’ombre sur les conditions de la reprise des activités de certaines sociétés de transport.
En somme, les djihadistes sont passés d’un objectif d’« éviction de l’occupation » à un agenda de domination locale durable, testant la capacité de l’État à négocier sous contrainte économique et sécuritaire.
